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tele brazil

dans l’antichambre d’un casting je croyais que tout était écrit je ne croyais pas si bien dire zéro scénario immersion simulée le réel réinventé Il n’est plus possible de partir du réel et de fabriquer de l’irréel, de l’imaginaire à partir des données du réel. Le processus sera plutôt inverse : ce sera de mettre en place des situations décentrées, des modèles de simulation et de s’ingénier à en donner les couleurs du réel, du banal, du vécu, de réinventer le réel comme fiction, précisément parce qu’il a disparu de notre vie.
BAUDRILLARD J.

Cela faisait plusieurs mois (plusieurs moi ?) que je télé-travaillais. Marre. Marre de rédiger des faux courriers de lecteurs pour ce webzine bidon, de jouer les usagers mystères pour le compte de ces groupes neuro-industriels et de protéger l’identité numérique de la fausse blonde.
La toile, le réseau, le grand bain, j’y passais du temps, trop. Happée.
Dans la continuité et l’immédiateté difficile de ménager son espace intime.
Souvent je me sentais seule alors qu’en réalité, en permanence, j’étais connectée, dans la coprésence. Je pouvais même les sentir, les autres, les rejetons numériques.
Tu parles, tous dans la même galère.
Le télé-travail c’est bon pour le moral, "pour l’épanouissement des agents qui y trouvent un meilleur équilibre dans leurs vies." J’avais lu ça dans une étude rédigée par un collègue de l’agence qui faisait aussi dans le consulting viral, la blague.
Dans cette étude, il n’était pas question de solitude, non, on y faisait plutôt l’éloge de l’autonomie, de la flexibilité et de la liberté des télé-travailleurs. J’ai quand même trouvé une note de bas de page évoquant la cyber-dépendance mais rien d’alarmant tangiblement. Face à la dépression ou à la solitude éprouvée, la solution était toute trouvée : les télé-psychologues assuraient.
De toute façon mon problème était ailleurs. Mon problème ? Je fuyais la réalité. J’avais ce goût prononcé pour la contamination, l’hybridation, l’interpénétration de la fiction dans le réel, raison pour laquelle ces petits boulots me convenaient bien jusqu’à présent. J’y trouvais mon compte du moins il m’était facile de me soustraire de la réalité en menant une télé-activité :
rien, pas même une trace ni une quelconque production matérielle + nombre restreint voir nul de relations humaines palpables
= L’INTANGIBLE ZéRO EN SOMME
La première fois que j’ai ressenti un grand vide au télé-travail c’est lorsque j’ai vu se refléter dans l’écran de l’ordinateur, mon visage. C’était un beau jour de printemps, de ces jours qui transportent les premiers rayons de soleil qui viennent te caresser la joue. Esquisser alors un sourire qu’immédiatement la machine-miroir transcode froidement : jeune fille courbée au sourire gris.
Jeune fille courbée au sourire gris, seule.
Un face à face qui te glace. Impossible dès lors de déplacer la solitude, elle pèse trop lourd.
J’avais envie, besoin, de voir des gens. J’avais surtout envie de sortir de cette forteresse numérique quand bien même j’en avais sacrément la trouille. Cela me semblait tellement difficile de regarder la réalité en face : quand le faux est aussi vrai que le vrai et que tout le monde fait semblant d’y croire, autant se prélasser dans les eaux troubles de l’indifférenciation. Là au moins, les faux sentiments y ont une place, une vraie. Là dans l’entre-deux, bien des choses se révèlent.
L’anodin.
Un jour comme un autre, à la maison, au travail, entre deux mécaniques opérations d’infiltration, je me surprends à repenser à ce réalisateur suédois rencontré il y a quelques années. Il était l’auteur d’un documentaire de fiction sur le mondial de 1958 : la coupe du monde de football avait eu lieu en Suède cette année-là mais son intention était de prouver le contraire, qu’il ne s’agissait que de propagande télévisuelle, stratégie de la Guerre Froide soi-disant. Dans son film, les images, les témoignages, le jeu des acteurs, tout concordait pour nourrir la conspiration, tout avait été échafaudé à la perfection. Véritable hoax qui en a fait douter plus d’un. Quand la réalité dépasse la fiction.
Voilà peut-être ce qu’il me fallait, ce qui me ferait revenir à la réalité et sortir de chez moi : figurer dans des docu-fictions afin de réincarner la réalité, m’inscrire dans une expérience physique du réel qui joue de la reconstitution et de la réécriture pour être dans le vrai (même si ce n'est pas toujours juste). Parce que contrairement à la réalité, la fiction pour exister n’a définitivement pas besoin d’être vraie. Finalement je ne recherchais ni plus ni moins qu’à renouer avec une expérience de travail et un réseau social physiques.
Voilà comment je me suis retrouvée à chercher des castings. Immédiatement j’ai trouvé un tas d’annonces. En quelques clics je me suis hasardée sur un site puis un autre avant de tomber sur cette annonce qui arrivait à point nommé :
URGENT CASTING POUR DOCUMENTAIRE-FICTION
Société de production audiovisuelle recherche pour un documentaire de fiction sur la reconversion professionnelle :

. un homme 50/55 ans, chauffeur de bibliobus
. une femme 50/55 ans, archiviste
. une femme 28/40 ans, type européenne, journaliste
. un homme 40/45 ans, toute ethnie sauf indien, salarié de l’Imprimerie
nationale

Les personnes ayant des enfants entre 6 et 11 ans peuvent les amener au casting.
Pour participer merci de nous contacter à : reconverse@reconverse.tv
La jeune journaliste citoyenne d’Europe, cela pourrait être moi, pourquoi pas ? C’est simple : écrire/envoyer un courrier et je serai fixée.
La réponse est immédiate. Mail de convocation, là, maintenant, qui tombe dans ma boîte et évite in extremis ma corbeille pensant y ajouter un énième spam.
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Hello
My name is Samuelle, I am the director of the cast ing
You receive this extraordinary letter, you are the successful candidate
I will be very pleased to make film with you
Just call the number below,
u will thx me later
2284 -pr 57 oc- 33 ssu
Leave e message 24 hours a day, 7 days a week

++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++ "Mal écrit, mal formulé, encore un robot" ai-je soupiré.
Rien ne m’engageait à appeler, ça sentait l’arnaque, le piège. Pour en avoir le coeur net il suffisait de le faire (appeler, pousser la porte) mais qui répondrait derrière ? Une image m’apparaît subitement : la Barbe bleue remettant la clef à sa jeune femme. Entendre une voix résonner en moi (Ana ne vois-tu rien venir ?) et laisser courir (après tout dans le conte, la jeune femme s’en est sortie).
Tapoter naïvement sur ma tablette les chiffres et les lettres indiqués, ça sonne. Une voix au timbre féminin (Samuelle ?) me fournit les renseignements que j’attendais. C’est troublant, comment dire... je suis sous le charme. Y aurait-il un psylle au bout du fil ?
J’avais encore la possibilité de renoncer mais le casting avait lieu à Londres, on m’offrait le voyage, c’était tentant. En contrepartie, j’avais juste dû livrer quelques données privées : date et lieu de naissance, nationalité, numéro de téléphone. Pas même une photo, des séances auraient lieu sur place m’avait-on précisé. Des formalités type questionnaire juridico-administratif concernant l’exploitation de mes données personnelles seraient à compléter également sur place. Il fut aussi question très brièvement de tests neuro-psychologiques pour évaluer mon profil de reconversion.
Pas besoin de jouer les innocentes, ces informations combinées à celles figurant dans les fichiers légaux et croisées avec leurs logiciels de data mining, leur permettaient déjà de parcourir mon état civil, mon identité numérique. De retracer ma vie ou peut-être devrais-je dire mes existences.
Le savoir, nous, eux, et fermer les yeux.
Indifférence.
Oui parce que c’est bien de cela dont il s’agissait : de l’indifférence, la véritable rançon du divertissement. Prenez garde avatars, vous êtes ciblés.
Oui pour la première fois je fus convoquée directement sous mon pseudo : mon identité et mon existence sur la toile primaient, subitement mon nom et mon prénom semblaient insignifiants. La reconversion était-elle déjà en marche ?
Je reçus (comme prévu) mon identifiant de casting et mes billets de train par courrier électronique. J’eus quand même un doute, aurais-je dû les imprimer, en conserver une trace ? De toute façon la traçabilité était ailleurs, il était temps de partir.
téléBrazil

Je devais me rendre dans un quartier de Londres du côté des docks qui m’était inconnu : l’île aux chiens, The Isle of Dogs. Toponymie étrangement pervasive qui avait alimenté mes rêveries de la nuit passée : tandis que la carte de Londres se dépliait sous mes yeux, de vieux entrepôts dégueulasses émergeaient de ce paysage urbain et dans les replis étaient venus se coincer des chenils, où des êtres mi-hommes mi-chiens y gesticulaient, manipulés par le troisième bras de Stelarc. Simulacre enténébré.

Quand je suis arrivée à Londres ça gesticulait dans tous les sens, comme dans mon rêve. Incroyable frénésie. Tout est allé très vite : atterrir à Saint-Pancras, prendre la Northern, sortir à Bank, rattraper la DLR et descendre à Cross-Harbour. Là, me retrouver en plein coeur d’un site de repli empli de vertigineux hôtels de télécommunications. Luxuriante végétation de béton dans laquelle le risque de perdition est nul, le détour impossible puisque ton malin mobile interagit avec l’ensemble des immeubles-écrans qui te géolocalisent en temps-réel :

TELEBRAZILCORP. L’immeuble devant lequel je me trouvais maintenant était immense. Dans le haut du ciel j’en déchiffrais à peine l’enseigne. Sa forme était pour le moins intrigante rappelant celle d’un psyché : deux tours noires enserraient cette façade réfléchissante à travers laquelle se dessinait l’espace public devenu écran public. Un miroir hyperlocal qui me rappelait (ou me persuadait ?) que j’étais une journaliste de 28 ans de type européenne "ah oui, c’est vrai".
Entrer dans le psyché puis traverser trois sas avant de me trouver nez à nez avec une porte vocale qui me demande de m’identifier : "je suis AnaMorphose".

H E R E
A R E	   H E R E
Y O U
téléBrazil

AnaMorphose rendez-vous enregistré
pour le casting 812 17e étage
Samuelle vous attend

Exécuter et emprunter la cage pour rejoindre le 17e étage. Rencontrer Samuelle /
qui m’emmène dans son bureau pour répondre, debout, à des questions. L’entretien /
est filmé et toutes les actions qui s’enchaînent font l’objet d’un montage. /
Ouvrir une porte et rencontrer une autre Samuelle qui me fait emprunter un tunnel /
(application d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) /
Ouvrir une porte et rencontrer une autre Samuelle qui me fait asseoir /
dans un fauteuil de salon de coiffure casque sur la tête /
(fouille mentale, nanoprélèvement de cerveau et transmission de suggestions) /
Ouvrir une porte et rencontrer une autre Samuelle qui me fait enfiler /
une combinaison épousant parfaitement mes formes /
(fouille corporelle, nanoprélèvement de tissus et transmission de stimulus) /
Ouvrir une porte et rencontrer de nouveau Samuelle qui me parle /
(qui me parle ?) /
AnaMorphose votre profil est retenu vous êtes reconvertie /
en bêta-testeur d’univers persistants communautaires pour /
téléBrazil vous êtes abonnée à la liste [Les Descendants] /
univers pilote auquel vous participez dès à présent suivez /
les instructions sur votre assistant mobile n’oubliez pas /
persistance et implication entretiennent les rapports /
sociaux sinon vous serez radiée le tournage est immédiat /
vous nous remercierez plus tard /
Quand je suis sortie de ce trou noir, le ciel était bleu(s). /
Palette de bleus dans ma tête /
#F2FFFF opalin #F4FEFE lunaire #F6FEFE zinc #1D4851 pétrole #26C4EC /
céleste #3A8EBA acier #26619C lapis-lazulis #0F056B nuit #2C75FF électrique /
téléBrazil

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