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sandor

  
ENVIRONNEMENT 1

[Décor]

Un café de hall de gare, côté sortie centre ville. Atmosphère bruyante, agitation de pas perdus. À l'intérieur du café, des banquettes en skaï orange et des petites tables style bistrot. Sur la gauche, trois horloges sont accrochées indiquant simultanément l'heure à Los Angeles, Londres et Bruxelles. Sur l'une des banquettes, planqué au fond du café, un jeune homme est assis. On distingue à peine son visage dissimulé derrière l'écran de son ordinateur portable posé sur la table. Il parle à voix basse, son chuchotement est inaudible pour le spectateur mais l'activation du mode reconnaissance vocale sur son ordinateur permet au public de lire ses chuchotements qui s'écrivent en temps réel sur le mur derrière lui (mur­écran au fond du café). De temps à autre, le jeune homme relève la tête, on le sent nerveux, il semble attendre quelqu'un.

                                             L'AGENT XY 

Et si quelqu'un nous voyait, là, tous les deux ensemble, qu'est­ce qu'on dirait ? Oh, on s'est croisés par hasard, j'attendais un ami, elle aussi, ils étaient dans le même train, leur train avait du retard, alors voilà en attendant on prends un café. (Le jeune homme semble dubitatif, peu convaincu par ses propres pensées.) Prendre un café dans ce café, ce n'est pas anodin. Et pourtant ce lieu, si, précisément, ce lieu est anodin. Un lieu­trafic avec son flux d'agents et leurs paquets, flux de croisements et de connexions, arrivée départ arrivée départ retard annulation transfert correspondance. Les gens se hâtent, s'exaspèrent aux guichets, se bousculent dans les escaliers, courent sur les quais. Un seul objectif en tête tic tac tic tac monter dans ce putain de train parce que le suivant il arrive toujours trop tard. Parce qu'on est souvent pressé. Parce qu'on se met souvent la pression. Hélas on est bien souvent seul dans cette course, l'autre n'existe plus, rien à foutre des autres, on court, on court, après ce maudit train. Et c'est seulement une fois assis, victoire anonyme, qu'on reprend son souffle, qu'on prête à nouveau attention à l'autre. (Il relève la tête, regarde à droite, balaye lentement le hall de gare de droite à gauche et reste un instant figé, le regard vide). C'est comme tous ces gens dans la posture de l'attente qui observent les autres, qui s'observent les uns les autres. 'Frozen Waterloo', cela me fait penser à cette vidéo 'Frozen Waterloo' (Au même moment la vidéo se déclenche et apparaît en opacité sur le mur­écran).

Un flash mob dans la gare de Londres, ils s'étaient donnés rendez­vous, passés le mot, un deux trois tu restes congelé là, immobile dans ce hall de gare, un parapluie ou un journal à la main pendant trois minutes tandis que les voyageurs pressés zigzaguent entre ces statues éphémères. (La vidéo s'arrête, il relève à nouveau la tête et vous observe, vous, lecteur­spectateur.) Depuis combien de temps m'observe ce type ? Et elle, à quoi pense­t­elle ? Son visage est rayonnant, l'excitation des retrouvailles sûrement. Son voisin a l'air plus soucieux, l'angoisse des retrouvailles peut­être. Comment accueillir l'autre ? Comment s'accueillir ? La grande question (Il penche légèrement la tête en arrière avant de reprendre sa posture, l'air soucieux). Et elle alors, elle arrive quand ? Viendra­t­elle seulement ? Comment en douter ? Évidemment qu'elle arrive.
Pourquoi ne viendrait­elle pas ? Oui elle va venir, elle sera là d'une minute à l'autre. Et comment l'accueillir, elle ? (Regard vide, joue droite posée sur le poing de la main droite, soupir.) Ce lieu est terriblement anodin parce qu'en étant visible de tous, exposé dans ce hall, je deviens précisément invisible, je me fonds dans le décor, je disparais, planqué, replié. C'est elle qui a choisi le lieu : le Phileas Café, « une pause pour goûter le monde ». Une pause à la chaîne oui plutôt. Le Phileas, café de tous les halls de gares, de tous les départs, de tous les au revoir. (Il relève la tête et fixe son attention au loin.)
Une fille arrive par le fond de la salle, elle monte sur la scène et le rejoint au café. Elle ne l'embrasse pas, s'assoit directement en face de lui, se mettant ainsi le public à dos.