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Paysage hybride. Océan mirage. Deux cailloux sur une plage, loin, très loin des ruisseaux. "Je ressemble aux petits ruisseaux, je suis clair, parce que je ne suis pas profond" Voltaire
« Nous sommes dans un paysage recto verso où le recto n'est qu'apparence, c'est le verso qui compte, c'est ce qu'il l'intéresse le serveur des serveurs le verso, ton verso, pour mieux te retourner le cerveau. On se fait visiter nos voyages intérieurs, nos dérives intimes mais elles ne peuvent leur appartenir, il faut s'exprimer, c'est le seul moyen de se les réapproprier et de se repersonnaliser. FinDeVie. »
Présence manifeste de Sylvie ?
Alors que je la croyais définitivement horsjeu depuis l'épisode 12pi àù8, elle m'adressa un message vocal. FinDeVie avaitelle murmuré à la fin.
Froid dans le dos tout à coup.
Sylvie appelait purement et simplement à témoigner de l'envers du décor. Douce folie. Elle ne le savait que trop bien mais elle semblait déterminer, elle avait un plan.Ainsi me transmitelle par bribes d'autres messages, toujours par le biais d'un serveur vocal. Elle me fit savoir qu'elle avait acquis une parcelle sous un autre pseudo dans un univers communautaire de cyberdissidents et y avait bâti un musée, le musée de la Carte Postale. Son but : recueillir les souvenirs de jeu des agents ayant opéré pour les Descendants. Parce qu'elle avait su (dieu sait comment) que la publication était constamment retouchée du fait que personne ne maîtrisait véritablement le mark3r. Tous n'avions été que prétexte. Et même pour les plus brillants qui réussirent à coder, leurs témoignages avaient été timidement révélés mais Sylvie, elle, ne trichait pas avec les traces.
Son dernier message fut une invitation déguisée.
« Après le sas d'accueil sur la droite, il y a une petite porte qui ouvre sur le confessionnal. Ici les agentsvisiteurs sont invités à raconter leurs souvenirs sur le principe du dépôt. Pour le moment comme tu peux t'en douter, il n'y a qu'une pièce vide, à toi de poser la première pierre. Épisode 71uv 61a. FinDeVie. » Elle avait du courage Sylvie mais elle misait sur le mien aussi. Sauf que j'étais à bout. Qu'il allait être difficile de recoller les morceaux, rassembler ces fragments cartographiques mais c'était inespéré. La confession étaitelle la clé ? Jusqu'à présent, de ces expériences paysagères synthétiques je n'avais retenu que les plis dans lesquels je m'étais introduit. La carte de jeu était bien trop lisse pour espérer en effleurer les bords. De là à se projeter de l'autre côté, c'était tout simplement i m p e n s a b l e. Ou peut être que secrètement, en y repensant maintenant, c'était ce que personne n'osait avouer, dire, et encore moins écrire. Se rendre à l'évidence : à ce stade du jeu j'étais déjà déconnectée, vidée. Sylvie m'invitait à revisiter précisément les souvenirs d'un épisode, « les paradis artificiels », celui où aucun rapport, aucune contribution ne fut demandé si bien que la mission semblait maintenant en cacher une autre : il fallait non seulement renverser le recto mais aussi trouver les mots. Bienvenue à Alchimie Island. Alors voilà au départ dans ma Mahagonny, il y avait juste un rocher et l'horizon. J'étais assise sur ce rocher, seule, face à la mer et j'observais.
J'aime observer la mer à la Toussaint, à Noël et en juin aussi. À la Toussaint, à la vie à la mort, j'aime penser à ceux qui sont partis en scrutant l'horizon. Contemplation. J'y vois là quelque chose de rassurant, de paisible, et puis je pense à ces gosses qui sont tellement contents d'être en vacances, aussi courtes soientelles, la Toussaint ça nous rapproche de Noël. Et m'échapper au bord de la mer à Noël, c'est finalement le cadeau que j'attends toujours secrètement.
Depuis plusieurs années à Noël, un agent (jamais le même) m'emmène en balade sur la côte mais d'une virée à l'autre, la répétition d'un absurde scénario vient toujours parasiter mes contemplations : tandis que les souvenirs du passé (les autres Noëls, les autres agents) viennent inonder le présent, je vois me filer entres les doigts les instants de ce présent qui se conjuguent déjà presque au passé, comme happés par l'immédiateté et bousculés par un futur proche sur lequel je m'interroge : reviendraije l'hiver prochain ? reviendraije avec lui ? Puis arrive toujours ce moment où la singularité de l'agent avec lequel je suis se dissout dans l'océan. Alors l'agent devient l'hommedestempssuspendus : je suis là avec lui, je suis là avec Lui.
Mon agent est un beau brun ténébreux, il porte un jean slim, il est bien mûr, il me rappelle un autre, il m'ignore, il a de la bouteille, il court, il me fait surtout rire, il est architecte, il me parle comme une merde, il est féminin, il est perché, il est là au bon moment, il m'énerve parce qu'il me ressemble, il cultive, il est très grand, il est violent, il est charmant, il n'avance pas, il me surprend, il est doux comme un agneau, il est foutraque, il vient de loin, il est musicien, il me suit, il est sexy, il est à part, il est parti, il se prend pour un génie, il est ingénieur, il fait des efforts, il est gourmet, il est maladroit, il est sauveteur, il se pisse dessus, il me rends folle, il est bien trop jeune, il oublie, il est complice, il s'endort mais toujours Il me transporte.
Ce jour là, le temps n'était pas notre allié mais avec Lui c'était l'échappée belle. Ce jour là nous avons trouvé une bouteille à la mer, bouteille pleine d'une eau claire mais impure. Nous avons consommé l'élixir et l'élixir nous a transporté. Inconscience partielle.
Effervescence corporelle. Nous étions là dans un paysage fluide, une carte postale triptyque. En haut à gauche déboule un petit train. Le petit train dans la montagne nous dépose dans une station thermale où il me semble reconnaître une maison blanche de neige au beau milieu d'un lac. Reconstitution d'une ville d'eau à l'architecture autrichienne. Autour du lac s'étend un parc et au pied de ce parc s'étend une forêt qui recouvre la montagne que nous venons de traverser. Ice! Ice! en haut du sommet. À l'arrivée c'est tentant d'escalader la montagne mais nous sommes trop gourmands et nous entamons de suite notre hallucinant déjeuner sur l'herbe. Après quoi nous tentons de nouveau l'ascension mais la montée est déjà là. C'est l'irrésistible appel de la nature, le tapis vert qui se déploie. Nous sommes là béats dans l'herbe à s'enfoncer dans les plis, dans le mou des plis. La forêt n'a jamais été aussi green et kaléïdoscopique, la forêt n'a jamais été aussi nature. Myriade de rayons de soleil qui jouent à cache cache dans le pli des branches des sapins tandis que je m'enfonce, tandis que je m'enfonce.
Glissement de terrain sans pour autant changer de tableau. Explorer, tenter de détailler la carte, emprunter la petite passerelle, dire bonjour aux cygnes, instinctivement se diriger vers la maison de Blanche Neige au beau milieu du lac. Sensation carton pâte. C'en est à ce point déstabilisant : la plateforme est molle, la terrasse fluide, nous flottons. Le bord de la terrasse heurte maintenant un banc de sable, je crois bien que nous changeons de tableau.
Se trouver au beau milieu d'un garage, le garage de la bonne aventure. À l'intérieur : une table de mixage et une table de mixtures. Il y a aussi un cycliste et une femme panthère, non je corrige, il y a une femme à la chevelure féline qui porte un cycliste, très sexy tout ça. Et puis sortis de nulle part des musiciens, un concert s'improvise et la faune s'excite, braille, danse. Je cherche en vain une boule à facette, je crois bien qu'elle est dans ma tête. La nuit s'exprime et nous avec.
C'est peut être bien ce langage nocturne qui fait la spécificité du verso et fascine tant le serveur des serveurs. Fragments glissants, passions extraordinaires, surattentions éphémères, croisades initiatiques éclairs. Autant d'imageries, de fantasmes et de visions d'un autre monde dont il ne maîtrise pas les cartes. Comment peutil entendre s'approprier un langage qui nous échappe ?
D'ailleurs nous nous échappons, nous quittons le garage, attirée par ce chemin de béton, ce ciment qui coule sous nos yeux, sous nos pieds et nous fait virer de bord. De ce troisième tableau émerge dans le brouillard, une ville fantôme les pieds dans l'eau.
Hétéropsychotropie.
Un saloondemertroisièmegénération abandonné, pire saccagé. Désolant désert. Une communauté qui n'est plus. Que s'estil passé ? Quelle est la contrainte de l'abandon, le mobile de la disparition ?
Des questions qui résonnent dans le confessionnal du musée de la Carte Postale. Je m'observe, je suis là à faire émerger dans le vide des souvenirs purement synthétiques, ça m'épuise mais je m'accroche car c'est précisément à ce moment là que nous nous endormons, Lui, moi, dans ce marais humide.
Contraints ? Conscients ? Contre un conscient ?
Estce un ordre ? Un des ordres ? Un désordre ?
C'est précisément maintenant qu'il faut se souvenir, persister, retourner la carte, se reprojeter dedans, la traverser d'un bout à l'autre et se retourner, évidemment.
Découvrir alors une nouvelle cartographie à l'épaisseur familière. Je suis aux portes de Saint Vegas dans un parc convergent. Je cherche l'heure, une heure. Une heure pleine et terriblement vide. Tout cela estil arrivé ? Cette perdition et cette marque au front ? Auraisje perdu la raison ?
Le triptyque se referme et ma cicatrice avec.